Littérature russe — Alexandre Pouchkine (Пушкин Александр Сергеевич) 1799 — 1837



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II.


La vieille comtesse *** était dans son cabinet de toilette, assise devant son miroir. Trois femmes de chambre l’entouraient : l’une tenait le pot de rouge, l’autre la boîte aux épingles, la troisième un bonnet à papillons, avec des rubans couleur de feu ; la comtesse n’avait plus la moindre prétention pour son ancienne beauté, fanée depuis longues éternités ; mais elle avait conservé toutes les minutieuses habitudes de sa jeunesse. Elle suivait rigoureusement les modes de soixante-dix ans, et mettait le même soin et le même temps à s’habiller qu’à l’époque de ses plus beaux jours. Près de la fenêtre, se tenait courbée sur un métier, une jeune personne, son élève.

— Bonjour, grand’maman, dit en entrant un jeune officier ;... — bonjour, mademoiselle Lise... — Grand’maman, je viens vous prier de me faire un plaisir.

— Qu’est-ce que c’est, Paul ?

— Permettez-moi de vous présenter un de mes amis et de vous l’amener vendredi au bal.

— Amène-le simplement au bal, et là, tu me le présenteras. Et dis-moi, tu as été hier chez *** ?

— Oui, sans doute, et c’était d’une gaieté charmante ; on a dansé jusqu’à cinq heures. Oh ! grand’maman, si vous saviez comme la Eletski était jolie !....

— Eh ! mon cher, qu’y a-t-il en elle de si joli ? Si tu avais vu sa grand’mère la princesse Daria Petrovna, c’était bien autre chose ! À propos, elle doit être terriblement vieille, la princesse Daria Petrovna ?

— Comment vieille ! répondit sans y penser Tomsky, il y a sept ans qu’elle est morte.

La jeune personne leva la tête et fit un signe à l’indiscret, qui sur-le-champ se mordit les lèvres en se souvenant qu’il était de règle dans la maison de cacher à la comtesse la mort de ses contemporaines ; mais la vieille entendit cette nouvelle, qui n’était nouvelle que pour elle, avec le plus beau sang-froid du monde.

— Elle est morte, dit-elle, et je ne le savais pas ! Eh bien, nous avions été nommées demoiselles d’honneur en même temps, et quand nous nous présentâmes, l’impératrice...... Et la comtesse raconta pour la cent millième fois à son petit-fils l’anecdote de rigueur.

— Allons, Paul, dit-elle ensuite, prête-moi ton bras, et aide-moi à me lever. — Lisinka, où est ma tabatière ?

Et la comtesse, suivie de ses femmes de chambre, s’en alla derrière le paravent2 afin d’achever sa toilette.

Tomsky resta seul avec la jeune personne.

— Qui voulez-vous présenter ? demanda doucement Lisaveta Ivanovna.

— Naroumoff, vous le connaissez ?

— Non. Est-il militaire ou civil ?

— Militaire.

— Ingénieur ?

— Non, il est de la cavalerie. Et qui vous faisait supposer qu’il était ingénieur ?

La jeune personne feignit un sourire et n’ajouta pas un mot.

...................................................................................

— Paul, cria la comtesse, de derrière son paravent, envoie-moi quelques nouveaux romans. Seulement, je t’en prie, rien dans le genre moderne.

— Comment cela, grand’maman ?

— C’est-à-dire un roman, où le héros ne tue ni père, ni mère, et où il n’y ait pas de corps assassinés ou noyés. J’ai horriblement peur des noyés.

— On n’en fait plus ainsi, à l’eau de rose, grand’maman ; ne voulez-vous pas plutôt des romans russes ?

— Comment, est-ce qu’il y a des romans russes ? Oh ! de grâce, fais-moi le plaisir de m’en envoyer un ou deux.

— Adieu, grand’maman, j’ai ce matin tant de courses à faire !.... adieu, Lisaveta Ivanovna. Ne me direz-vous pas ce qui vous faisait penser que Naroumoff était ingénieur ?

Et Tomsky sortit du cabinet de toilette.

Lisaveta Ivanovna, restée seule, laissa bien vite son ouvrage, et se mit à regarder par la fenêtre. Mais à peine y eut-elle jeté les yeux, qu’ayant vu sur un des côtés de la rue, derrière une maison du coin, apparaître un jeune officier, elle se remit de nouveau à sa tapisserie et cacha sa tête sur son canevas, tant elle sentait qu’elle devait être rouge !

Et bien lui avait pris ! la comtesse, à ce moment, rentrait dans la chambre.

— Lisinka, fais atteler la voilure, dit celle-ci, et allons nous promener.

Lisinka se leva et se mit à arranger ses laines et à les serrer dans le tiroir de son métier.

— Qu’as-tu donc, petite ? es-tu sourde ? dit la comtesse en élevant la voix ; va plus vite, et ordonne qu’on attèle la voiture.

— À l’instant, répondit doucement la jeune personne, et elle s’en alla à l’antichambre.

Un domestique entra et présenta à la comtesse des livres de la part du prince Paul Alexandrovitch.

— C’est bien, fais remercier, dit la comtesse ; — Lisinka, Lisinka ; mais où donc cours-tu ?

— M’habiller.

— Tu auras le temps, ma chère ; reste ici, ouvre un de ces volumes, et lis-moi haut.

La jeune personne prit le livre, et lut quelques lignes.

— Plus haut, dit la comtesse, je ne sais ce que tu as aujourd’hui ; as-tu perdu la voix ?... Attends.... approche-moi ce tabouret.... plus près.... eh bien !....

Lisaveta Ivanovna lut encore deux pages. La comtesse bâilla et rebâilla.

— Jette-moi bien loin ce livre, dit-elle ; mais c’est d’une bêtise !.... Renvoie toutes ces belles nouveautés au prince Paul, et félicite-le de son bon goût. — Eh bien, et la voiture ?...

— La voiture est prête, dit Lisaveta Ivanovna en regardant dans la rue.

— Et pourquoi n’es-tu pas habillée ? reprit la comtesse ; il faut toujours t’attendre, cela est insupportable, ma chère.

Lise ne fit qu’un saut jusqu’à sa chambre ; mais deux minutes ne s’étaient pas encore passées que la comtesse commença, dans son impatience, à sonner de toutes ses forces et à toutes les sonnettes : et de tous côtés on accourut, trois femmes de chambre par une porte, un domestique par une autre.

— Qu’est-ce que cela signifie, qu’on ne puisse avoir aucun de vous ? s’écria la comtesse ; qu’on dise à Lisaveta Ivanovna que je l’attends.

Lisaveta Ivanovna entra presque aussitôt en redingote et en chapeau.

— À la fin, ma chère, dit la comtesse, et que veut dire cette parure ? pourquoi tout cela ? pour qui séduire, je vous le demande ? Mais voyons, quel temps fait-il ? il me semble qu’il y a du vent.

— Pas du tout, votre altesse ; il fait très-doux, répondit le valet de chambre.

— Et vous, taisez-vous, vous répondez toujours à tort et à travers. Ouvrez le vasistas :... c’est cela, du vent ; et comme il est froid, bon Dieu ! — Fais dételer la voiture. — Lisinka, nous ne sortirons pas ; c’était bien la peine de tant se parer, n’est-ce pas ?

— Et voilà ma vie ! soupira tristement Lisaveta Ivanovna.

En effet, Lisaveta Ivanovna était une bien malheureuse créature ! Le pain de l’étranger est amer, dit le Dante, et les marches de l’escalier d’autrui sont pénibles à monter. Et qui pouvait mieux savoir l’amertume de la servitude, que la pauvre élève de la noble comtesse *** ? Certes, la comtesse n’avait pas l’ame méchante, mais elle était entière comme une femme gâtée par le monde, avare et absorbée par le plus froid égoïsme, comme toutes les vieilles gens qui au temps passé ont aimé et beaucoup, et qui sont étrangers au temps présent qu’ils ne comprennent plus. Elle prenait part à toutes les futilités du grand monde, se traînait à tous les bals et figurait là, toujours assise dans un coin, couverte d’une couche de rouge et habillée à l’antique. — C’était un monstrueux et indispensable ornement de toute salle de danse. — Chacun, en arrivant, par un reste d’usage, s’approchait d’elle et lui faisait un profond salut ; puis c’était fini pour la soirée, personne ne s’en occupait plus. Chez elle, elle recevait toute la ville, et cela avec la plus stricte étiquette ; mais c’était merveille, si elle reconnaissait quelqu’un et si elle n’embrouillait pas et les titres et les noms.

Son nombreux domestique engraissait, vieillissait, grisonnait dans ses antichambres, et ses femmes de chambre, ne faisant que leur volonté, la volaient à tour de rôle, et à qui mieux mieux. Il n’y avait que Lisaveta Ivanovna qui était le martyr né de la maison. Elle faisait le thé, et recevait force réprimandes et gronderies, parce que le sucre allait trop vite. Elle lisait à haute voix les romans, et se trouvait accusée et coupable de toutes les fautes de l’auteur. Elle accompagnait la comtesse dans ses promenades et était responsable de la rigueur du temps et de la dureté des pavés. Il lui était fixé des honoraires qu’on ne payait jamais en entier, et on exigeait d’elle qu’elle fût habillée de la façon la plus simple, c’est-à-dire la plus élégante. Dans le monde, elle jouait le plus triste rôle. Tous la connaissaient et personne ne daignait la remarquer. Au bal, elle ne dansait que s’il manquait un vis-à-vis, et les femmes ne lui parlaient et ne la prenaient amicalement sous le bras que s’il leur fallait aller dans la chambre de toilette pour arranger quelque chose à leur robe ou à leur coiffure. Certes, elle sentait bien sa triste position, la pauvre Lisaveta Ivanovna, et son amour-propre blessé attendait avec impatience un sauveur qui lui ferait prendre sa revanche ; mais les jeunes gens, calculateurs avant tout, avaient trop de froide vanité pour l’honorer de leur attention, et ils lui préféraient d’impertinentes et raides promises3, mille fois moins jolies qu’elle. Aussi, que de chagrins, que de tortures ! et que de fois il lui arrivait de se glisser furtivement hors de l’ennuyeux et magnifique salon, et de s’en aller pleurer toutes ses larmes dans sa pauvre petite chambre, dont tout le mobilier ne consistait qu’en un misérable paravent de papier, une commode, un lit en bois peint, un petit miroir et une mauvaise chandelle qui brûlait d’une lumière triste et sombre dans un chandelier de cuivre.

Un changement pourtant devait bientôt se faire dans sa vie, si monotone et si pénible... Un matin, et c’était, je crois, deux jours après la soirée de nos joueurs, et une semaine avant la scène où nous sommes restés, Lisaveta Ivanovna, assise à son métier, prés de la fenêtre, regarda par hasard dans la rue, et vit un jeune ingénieur qui, debout, immobile, avait les yeux fixés sur elle... Vite, elle baissa la tête et s’enfonça le nez dans sa broderie... Cinq minutes après, cependant, elle essaya de regarder encore, mais le jeune officier était toujours à la même place ; et, cette fois, comme elle n’avait pas l’habitude de se permettre aucune coquetterie avec les officiers qui passaient, elle se remit opiniâtrement à son ouvrage et broda deux heures, sans jeter un seul regard de ce côté. On servit le dîner ; elle se leva, arrangea son métier : elle ne pensait plus à rien. Mais ses yeux s’étant portés machinalement dans la rue, remarquèrent encore l’officier, qui n’avait pas bougé... Cela lui parut alors assez singulier ; et quand après dîner, elle s’approcha de la fenêtre, ce fut avec un certain sentiment d’inquiétude... ; mais l’officier n’était plus là, et partant, elle l’oublia.

Mais voilà que le surlendemain, comme elle sortait avec la comtesse, au moment de monter en voiture, elle le vit de nouveau. Il était sur le perron même de l’hôtel, la figure cachée dans son collet de castor, et on ne pouvait distinguer que ses yeux noirs, qui étincelaient de dessous son chapeau.

D’abord Lisaveta Ivanovna s’effraya sans en savoir elle-même la cause, et s’assit en voiture tout émue, toute tremblante... Mais quand elle rentra, elle ne fit qu’un bond jusqu’à la fenêtre, et ne s’effraya plus de retrouver à sa première place celui qu’elle espérait déjà... Cette fois-là, elle se retira bien encore ; mais elle était tourmentée d’une curiosité inexplicable, et quelque chose de nouveau, d’inconnu, parlait agréablement à son cœur.

À dater de ce moment, il ne se passa plus un jour sans que le jeune homme se présentât sous les fenêtres de l’hôtel, et toujours à la même heure... Et de là, il se forma bientôt entre lui et elle une convention tacite... Assise à sa place, à son ouvrage, elle sentait son approche avant d’avoir levé la tête, et elle ne craignait plus, dès qu’elle le savait là, de le regarder... et chaque jour, c’était plus longtemps, et plus longtemps...

C’est qu’aussi son inconnu semblait si reconnaissant ! Avec le regard perçant de la jeunesse, elle voyait la rougeur qui montait sur ses joues si pâles, aussitôt que leurs yeux se rencontraient ; et il était impossible qu’il ne fût pas de bonne foi ! C’était, sur son beau visage, son cœur qui se trahissait.

Une semaine après, elle fit mieux que le regarder ; elle alla jusqu’à lui sourire... Et puis, quand Tomsky demanda à la comtesse la permission de lui présenter un ami, elle sentit, la pauvre fille, son cœur qui battait d’espoir et de bonheur. Mais quand elle sut que Naroumoff n’était pas ingénieur, mais garde à cheval, elle souffrit doublement, et par la perte d’une illusion si douce, et par la crainte d’avoir révélé son secret, grâce à une question indiscrète, à Tomsky, le plus fou des étourdis.

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Herman était le fils d’un Allemand russifié, qui lui avait laissé en mourant un petit capital. Fermement convaincu de la nécessité de l’utiliser, de le doubler si c’était possible, afin de s’assurer plus tard une belle indépendance, Herman ne touchait pas même aux intérêts, et il vivait de ses seuls appointements, sans se permettre le moindre plaisir, la moindre fantaisie ; du reste, dissimulé, ambitieux, il se gardait de refuser rien à sa vie extérieure, et ses camarades avaient rarement l’occasion de le plaisanter sur son trop d’économie.

Il avait de violentes passions, et une imagination de feu ; mais la fermeté de son caractère le sauvait des erreurs ordinaires de la jeunesse. Ainsi par exemple, étant joueur dans l’ame, il ne touchait jamais une carte, parce qu’il calculait que sa position ne lui permettait pas, comme il le disait, de sacrifier l’indispensable dans l’espérance de gagner le superflu. Et malgré cela, il restait des nuits entières à une table de pharaon et suivait avec des tressaillements nerveux les différentes phases du jeu.

L’histoire des trois cartes, racontée par Tomsky, agit fortement sur son imagination, et toute la nuit ne lui sortit pas de la tête : — Et si la vieille comtesse me découvrait son secret, pensait-il le lendemain soir, en rôdant çà et là dans Pétersbourg, si elle me nommait ces trois cartes infaillibles !... Pourquoi ne pas essayer son bonheur ?... se faire présenter à elle, s’insinuer dans ses bonnes grâces... Devenir même son amant, s’il le faut... Que sait-on ? Tout cela est très-possible !... Mais bien du temps est nécessaire pour l’exécution de tels projets, et le temps manque !... Elle a quatre-vingt-sept ans, et peut mourir dans une semaine... dans deux jours... avant, peut-être... Ensuite, cette histoire elle-même, y a-t-il quelque moyen d’y croire ?... Non !... L’économie, la modération, le travail, voilà les trois cartes sur lesquelles je dois compter ; voilà ce qui triplera, quadruplera mon capital, et me donnera le repos et l’indépendance !

Tout en raisonnant ainsi, il se trouva dans une des principales rues de Pétersbourg, devant un vieil et somptueux hôtel. La rue était encombrée d’équipages, et les voitures à la file et chacune à leur tour roulaient sous le péristyle illuminé. Puis, de leur marchepied, on voyait tantôt s’élancer le joli pied d’une élégante, tantôt s’allonger la botte forte à éperons, tantôt se glisser le bas rayé et le soulier diplomatique. Et les fourrures et les manteaux passaient devant le suisse galonné posant majestueusement à l’entrée du vestibule. Herman s’arrêta.

— À qui est cette maison ? demanda-t-il au boutechnick4 du coin.

— À la comtesse ***, répondit le boutechnick.

Herman tressaillit... C’était plus que le hasard qui lui rappelait ainsi l’histoire merveilleuse des trois cartes ; et il se mit à se promener autour de l’hôtel, laissant de nouveau son imagination s’égarer dans de folles rêveries.

Il était déjà très-tard quand il retourna dans son humble logement, et pourtant il fut bien longtemps sans pouvoir s’endormir. L’impossibilité d’arriver dans ses projets à une solution raisonnable le tourmentait, le harcelait sans cesse ; mais une fois sous la domination du sommeil, tous ces obstacles s’effacèrent, et ce fut le songe le plus riant qui vint caresser ses paupières anéanties.

Il se vit assis devant une table couverte d’un tapis vert et chargée de monceaux d’assignats5 et de montagnes de ducats ; et il mettait une carte, puis une autre, puis une autre encore, et cela avec la confiance de la victoire. Il pliait hardiment les coins, et gagnant toujours, il ne cessait de ratisser à lui de l’or, et d’entasser pêle-mêle devant sa place tous les billets gris et blancs.

Hélas ! il lui fallut se réveiller, et de sa fantastique richesse, il ne lui resta que les soupirs et les regrets. Pour se distraire, il alla marcher par la ville ; mais bientôt il se retrouva une seconde fois et involontairement devant la fatale maison qui le préoccupait. Quelque chose d’invincible l’attirait là, c’était le doigt de Dieu, la voix du destin ! Alors, il s’arrêta et se mit à observer avec attention chacune des fenêtres, afin d’essayer de découvrir ce qui se passait à l’intérieur. À l’une d’elles, il aperçut une tête brune, baissée probablement sur un livre ou sur un ouvrage, et il redoubla de curiosité. La tête se releva et laissa voir la figure la plus fraîche et les yeux noirs les plus beaux !... — et son plan fut aussitôt formé.






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